Cheval Lusitano

Le plus ancient cheval de selle au monde

cavalo-suesteDes races de chevaux qui survécurent jusqu’à nos jours, la race lusitanienne détient une place privilégiée. En effet, dans sa ligne ancestrale, le Lusitano – nom par lequel est connu le cheval portugais – est le plus ancient cheval de selle au monde. Il sut chevaucher les âges historiques et traverser les continents tout en préservant ses qualités et aptitudes, une odyssée unique, réussie presque toujours par sélection des meilleurs exemplaires, sans recours à des croisements avec d’autres races.

Curieusement, pourtant, le Lusitano, le cheval qui dans sa ligne ancestrale se trouve aussi à l’origine de pratiquement toutes les races équines qui existent à présent, conserva jusqu’à très récemment une place trop discrète, voire parfois méconnue, dans l’univers équestre mondial. Heureusement la situation semble aujourd’hui renversée, et le pur-sang lusitanien reprend son statut plusieurs fois millénaire de cheval vainqueur. Il fut cheval de guerre dans l’Antiquité, cheval royal de l’Europe de la Renaissance, et il devient au XXIe siècle le cheval prisé des plus grands champions de l’art équestre.

C’est pourquoi il me semble tout à fait pertinent de lui vouer ces quelques lignes.

Mais avant d’entrer proprement dit dans le vif de cet exposé, il s’impose toutefois de parler un peu du cheval en général, car de tous les animaux que l’homme sut apprivoiser, le cheval est sans aucun doute un des plus nobles et généreux ; il fut aussi un des premiers animaux à être domestiqué par l’homme, auquel il rendut des services inestimables en lui proportionnant, entre autres, une mobilité plus facile et rapide, donc une supériorité par rapport à ces ennemis, surtout lors de la guerre, car la cavalerie ne fut jamais ni meilleure ni pire que les autres armes – elle était tout simplement différente.

cavalos-peninsulares2J’aimerais aussi faire remarquer qu’il sera question souvent dans cet article de cheval ibérique ou péninsulaire, tant le pur-sang lusitanien et l’andalou partagent le même patrimoine historique et génétique. Le cheval espagnol et le portugais étaient originairement une seule race, connue généralement comme cheval ibérique ou péninsulaire, dépendant des époques historiques. Les deux races ont créé chacune son Livre Généalogique déjà au XXème siècle (celle du Lusitano date de 1967). Les différences entre les deux races sont plus accentuées au niveau des aptitudes que de la morphologie, car leur élevage a subi des orientations un peu différentes à partir d’un certain moment.

L’évolution du cheval
Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, l’évolution du cheval n’a pas été une ligne droite. Notre Equus des temps modernes est tout simplement la seule branche qui reste d’un arbuste autrefois très ramifiés d’espèces équines, pratiquement toutes originaires du continent nord-américain.

Les premières espèces équines, de très petite taille d’aillleurs, sont apparues sur terre il y a environ 55 millions d’années et ne ressemblaient nullement à des chevaux tels que nous les connaissons aujourd’hui.

Les ancêtres proprement dits de notre Equus moderne sont entrés en scène seulement il y a environ quatre millions d’années et ils étaient divisés en trois espèces simples, avec des caractéristiques similaires : un corps trapu, large encolure, une tête ressemblant celle d’un âne, des oreilles de taille moyenne et des rayures sur le dos et les pattes, comme un zèbre. Ces trois espèces se sont vite ramifiées pour donner origine à 12 nouvelles espèces, rassemblées en quatre groupes.

Pendant les premières grandes glaciations de la fin du Pliocène, il y a deux millions six cents ans environ, la géologie de la Terre était bien différente de celle que nous connaissons de nos jours, ce qui permit à certaines espèces équines de descendre jusqu’au continent sud-américain par le canal de Panama qui venait de se former. D’autres espèces franchirent le nord de l’Amérique vers le continent euroasiatique par le détroit de Bering, car encore il y a un million et demi d’années on pouvait traversser du continent américain vers l’Euroasie à cause des glaces. De l’Asie, ces équidés émigrèrent en Europe et d’ici vers d’autres coins de la terre.

Toujours est-il que ce sont ces équidés venus du continent nord-américan qui ont donné origine à l’onagre (Equus hemionus) et à l’âne (Equus asinus) des zones désertiques d’Afrique, d’Asie et du Moyen-Orient; aux deux espèces de zèbres d’Afrique (Equus zebra et Equus grevyi); et qui sont aussi devenus les vrais chevaux d’Asie, du Moyen-Orient et, bien sûr, d’Europe – Equus caballus.

À la fin du Pléistocène, il y a environ 12.000 ans, on assiste à une extinction en masse des grands mammifères en Amérique du Nord, comme le mammouth et le tigre de sabre. Et parmi les mammifères en extinction se trouvaient aussi les chevaux. Pour la première fois depuis que les premières espèces équines étaient apparues sur terre, il n’y avait plus d’équidés dans le continent américain. Ils y seront réintroduits à partir du XVème siècle par les Européens qui venaient de découvrir (ou redécouvrir) le Nouveau Monde : les Espagnols et les Portugais.

La cause de l’extinction de ces grands mammifères du continent nord-américain demeure une énigme, mais elle semble être une combinaison de changements climatiques et d’excès de chasse par les humains, qui venaient d’arriver au continent nord-américain. Situation d’ailleurs pareille se passera lorsque les Anglais et les Français sont arrivés dans le Nouveau Monde et ont pratiquement exterminé non seulement les Indiens, mais aussi les grands troupeaux de buffles.

Ainsi, les seules espèces équines qui ont pu échapper à l’extinction étaient celles qui avaient émigré, c’est à dire les zèbres, l’onagre, l’âne et les chevaux, ceux-ci devenus entre-temps des espèces autoctones des diverses régions du globe. En Europe, ces équidés se sont surtout réfugiés dans la Péninsule Ibérique, où les conditions climatiques étaient les plus favorables à la survie, cette partie du Globe n’ayant été que très rarement sous les glaces.

Vers 4.000 avant notre ère, au début du Chalcolithique, le climat de la Terre était devenu plus clément, ce qui a permis l’émigration du cheval à nouveau vers les régions du centre et du nord de l’Europe. Cette période coïncidait aussi avec l’apparition d’une nouvelle culture, connue sous le nom de culture du vase campaniforme, dont le berceau se situait, d’après le consensus des historiens, dans le bassin du Tage (territoire portugais aujourd’hui). Nous ne saurons sûrement jamais avec certitude si c’est le cheval qui a contribué à l’expansion de cette culture ou bien si c’est cette culture qui a contribué à l’émigration du cheval; mais nous savons cependant que ces deux phénomènes migratoires sont liés.

Le pur-sang lusitanien et le pur-sang andalou : à l’origine, un seul et même cheval
Avant de revenir maintenant à l’histoire du Lusitano, le cheval pur-sang portugais, il est convenable de faire remarquer qu’il sera question, très souvent dans cet exposé, de cheval ibérique (ou péninsulaire), tant le pur-sang lusitanien et l’andalou partagent le même patrimoine historique et génétique. Le cheval espagnol et le portugais étaient originairement une seule race, connue généralement comme cheval ibérique ou péninsulaire, dépendant des époques historiques. D’ailleurs, les deux races ont créé chacune leur Livre Généalogique déjà au XXe siècle. Les différences entre les deux races sont plus accentuées au niveau des aptitudes que de la morphologie, car leur élevage a subi des orientations un peu différentes à partir d’un certain moment. Pourtant, les études génétiques qui ont pu être pratiquées ces derniers temps prouvent que des différences au niveau génétique existent aussi entre les deux races.

Les témoignages historiques et archéologiques
Les vestiges archéologiques, comme les outils ou les objets décoratifs et les représentations artistiques témoignant de l’existence du cheval dans la Péninsule Ibérique, sont à présent assez nombreux, aussi bien en Espagne qu’au Portugal, et ils nous indiquent que nous pouvons faire reculer au moins jusqu’à environ 25.000 ans avant notre ère la présence du cheval dans cette région d’Europe.

Des peintures rupestres découvertes jusqu’à présent dans la Péninsule Ibérique, les plus importantes au Portugal sont notamment:
• les grottes d’Escoural, en Alentejo, datant d’une période allant de 17 à13.000 ans av. J-C.
• les gravures paléolithiques de Mazouco, avec un petit nombre de figures, dont une représentation complète de cheval
• les plaques gravées trouvées à Vale Boi, en Algarve, un site archéologique du Paléolithique Supérieur
cavalo-canada-inferno• et, surtout, les fameuses peintures rupestres de la vallée du Foz Côa, dans la région du vin de Porto, dont certaines peintures remontent à plus de 25.000 ans, étant donc les plus anciennes peintures rupestres en Europe. Celles de Lascaux datent d’environ il y a 15.000 ans; Chauvet, entre 19-20.000 ans; Altamira entre 12,5-14.000 ans)

Évidemment, ces vestiges anciens ne représentent pas le Lusitano (pur-sang lusitanien) des temps modernes, mais plutôt des formes ancestrales de chevaux qui ont coexisté dans la Péninsule Ibérique. cavalos-sorraia1Parmi eux le Sorraia, un petit cheval sauvage que tout laisse à croire être issu du croisement des chevaux primitifs autochtones de la région avec des groupes de chevaux de souche orientale et/ou nord-africaine ancienne. Quelques exemplaires existent encore aujourd’hui au Portugal, et le lien de parenté entre le Sorraia et le Lusitano a été récemment confirmé par la Génétique.

Pour la petite histoire, le Sorraia était connu au Moyen-Âge sous le nom de Zebro (zèbre). C’est à cause de la ressemblance du Sorraia avec ses « cousins » africains que les Portugais ont appelé « zèbres » les équidés d’Afrique. Dans les langues européennes, au moins, le mot qui désigne les zèbres est d’origine portugaise.

Comme nous l’avons vu, ce sera surtout au sud de la Péninsule Ibérique, dans les régions qui plus tard deviendront l’Alentejo au Portugal et l’Andalousie en Espagne, que les grands troupeaux de chevaux trouveront l’environnement idéal pour survivre et se développer, en attendant le moment de repartir, vers 4.000 avant notre ère, à nouveau vers les régions du centre et nord de l’Europe, lors de l’expansion de la culture du vase campaniforme. Le Sorraia, aussi, restera isolé pendant des milliers d’années, dans ces vastes plaines, servant de cheval de guerre des tribus qui, d’après les vestiges archéologiques, habitaient déjà la région au Néolithique.

D’après les vestiges archéologiques, nous savons d’ailleurs que la fabrication de cordes servant à attacher les chevaux était déjà pratiquée dans la Péninsule Ibérique à l’époque néolithique. On y utilisait aussi une arme en silex, ressemblant à la hallebarde des temps moyenâgeux. Or, la fonction de la hallebarde était de renverser l’adversaire à cheval. D’un autre côté, datent sensiblement du Néolithique ou encore même d’époques plus anciennes, quelques gravures trouvées sur des monuments mégalithiques et représentant des cavaliers.

Au 3ème millénaire avant notre ère, des tribus ibériques venues du nord d’Afrique (de Libye) envahissent la Péninsule Ibérique, qui prendra ainsi leur nom. Ces tribus amènent avec eux des chevaux, et des croisements inévitables eurent lieu avec les chevaux péninsulaires autochtones.

Vers le 1er millénaire av. J-C, les premiers Phéniciens entament des relations commerciales avec la Péninsule Ibérique. Ils sont suivis par les Carthaginois. Pourtant, les échanges avec ces nouveau-arrivés, tous des peuples maritimes, ne vont jouer aucun rôle sur la race équine ibérique.

Il faudra attendre l’arrivée des Celtes, vers 700 av. J-C pour que de nouveaux apports se succèdent, et c’est certainement de ces croisements que seront issus les fameux chevaux celtibères. Dans la ceinture en or représentée à gauche, nous voyons une sorte de procession de cavaliers et de guerriers portant deux épées et un petit bouclier round (caetra) et coiffés d’un casque avec trois plumets comme ceux décrits par Strabon (Livre III, 3, 6). Cette ceinture a été trouvée au nord de la Péninsule Ibérique, plus précisément dans les Asturies (actuellement en Espagne).

p3140371-cavaleiro-estela-funerariaParmi les vestiges archéologiques qui témoignent d’une culture équestre développée, de prédominance celtibérique, à l’époque pré-romaine de la Péninsule Ibérique, nous trouvons aussi quelques stèles funéraires et des objets à usages variés.

Quant aux témoignages historiques, ils sont tout autant nombreux, parfois pourtant mélangés à des légendes et des mythes.

En effet, déjà Homère nous disait dans l’Iliade (chant XVI, versets 203 et suivants), en parlant des chevaux d’Achille, originaires de la Péninsule Ibérique: « Patrocle ordonna à Automédon, qu’il honorait le plus après Achille, et qui lui était le plus fidèle dans le combat, d’atteler les chevaux au char. Et c’est pourquoi Automédon soumit au joug les harpychevaux rapides, Xanthos et Balios, qui, tous deux, volaient comme le vent, et que la Harpie Podarge avait conçus de Zéphyr, lorsqu’elle paissait dans une prairie aux bords du fleuve Océanos » . Le fleuve Océanos était l’océan Atlantique pour les Anciens. C’est pour cette raison que Homère les considérait invincibles.

Les chevaux d’Achille sont probablement, après Pégase, les plus fameux des chevaux immortels des Grecs. Ces chevaux avaient en plus une caractéristique tout à fait unique: ils parlaient. D’ailleurs ce sont eux qui, dans un autre passage de l’Iliade, annonceront à Achille que sa mort sera pour bientôt.

Un trait particulier de la myhtologie grecque c’est que les dieux des vents sont normalement représentés par des chevaux. Zéphyr était le dieu du Vent Ouest. D’un autre côté, c’est assez curieux le fait que certains dieux soient des dieux cavaliers, et il existe au Musée Britannique une mosaïque provenant de Carthage dont le thème nous interpelle et nous intrigue. Il s’agit de la représentation de la déesse deusa-atlantegrecque Atalante. D’après la légende, cette Vierge chasseresse aurait juré de n’épouser que celui qui la vaincrait à la course. Hippomène y parvient, en laissant tomber tois pommes d’or cueillies dans le jardin des Hespérides. Or, non seulement le cheval rappelle extraordinairement le Lusitano – surtout dans sa forme plus ancestrale du Sorraia – mais, en plus, les trois nymphes Hespérides étaient aussi connues comme les Déesses du Coucher du Soleil, tellement leur jardin brillait d’un éclat doré de Soleil couchant. Considérant que, par rapport à la Grèce, la Péninsule Ibérique est située à l’Ouest, donc du côté du Soleil couchant, je laisse les conclusions à votre imagination…

centaureUne autre figure mythique, le Centaure, semble, elle aussi, être associée aux guerriers ibériques, notamment les Lusitaniens, et à leurs chevaux. L’opinion des historiens, d’ailleurs, va de plus en plus dans le sens que c’est de cette union parfaite entre le cavalier lusitanien et son cheval qui s’est développé le mythe du Centaure, demi-homme, demi-cheval.

Si ces quelques allusions grecques aux origines et aptitudes des cavaliers ibériques et de leurs chevaux laissent transparaître quelque peu la légende, nous ne pouvons pas dire autant de ce que nous raconte Xénophon dans les Helléniques (Livre VII, Guerres du Péloponnèse) sur les 50 cavaliers ibériques amenés par Dionysos, Tiran de Syracuse, pour combattre aux côtés des Spartiens contre les Athéniens. D’après ce général grec, illustre écrivain et philosophe disciple de Socrate, ces cavaliers ibériques avaient réussi, par leur façon particulière au combat, à désorganiser les puissantes forces athéniennes et à provoquer leur défaite.

Lorsque les Grecs sont arrivés à la Péninsule Ibérique, ils y ont trouvé un type de cavalier qui se distinguait par la rapidité de ses chevaux, par la manière originale de combattre et par son équitation supérieure. Les Grecs non plus n’ont rien apporté ni à l’évolution du cheval ni à la culture équestre dans la Péninsule Ibérique. Si nous nous rappelons ce que nous raconte Homère dans l’Iliade, il n’y est jamais question de cavalerie, car les Grecs de l’époque de la Guerre de Troie n’utilisaient les chevaux qu’en attelage, pas comme monture, sauf s’il fallait s’enfuir.

divisao-admin-alto-imperio-romanoAvec la conquête romaine de la Péninsule Ibérique, connue à partir de cette époque comme Hispania (Hispanie en français correct et moderne; à ne confondre en aucun cas avec Espagne, qui est un pays existant seulement depuis 1492) ou plutôt Hispaniae (les Hispanies), la culture équestre va connaître un nouvel essor. Pourtant, contrairement à ce que beaucoup de gens croient et à ce que mentionnent parfois des écrits récents faits à la hâte et sans souci de vérité historique, au début de l’invasion les légions romaines n’avaient toutefois pas de cavalerie. Les Romains ont importé cette culture équestre des peuples celtibériques. Les Romains, tels que les Grecs avant eux, utilisaient les chevaux en attelage – comme ces chars de course que nous voyons dans les films historiques; ils ne les utilisaient pas comme monture.

Si nous lisons les récits des guerres hispaniques, nous remarquerons que les Romains ressentent une grande admiration pour les guerriers hispaniques, dont beaucoup ont participé aux guerres puniques aux guerreiro-lusitanocôtés des Carthaginois. Les Romains exaltent en particulier les qualités guerrières des Lusitaniens. Viriatus est la figure la plus emblématique de la résistence lusitanienne contre Rome, et pendant environ dix ans lui et ses cavaliers lusitaniens vont infliger défaite après défaite aux Romains. Pour se débarrasser de Viriatus, Rome a dû employer la méthode peu honorable de le faire assassiner.

D’après l’historien et philosophe grec Arrianus, la meilleure preuve d’appréciation que les Romains ont put témoigner pour la culture équestre ibérique réside dans le fait qu’ils ont adopté la forme de combat des peuples ibériques et utilisé leurs chevaux pour améliorer leurs propres races. De précieuses descriptions sur les chevaux ibériques nous laissent aussi Virgile, Varron, Tite-Live, Isidore de Séville, Appien, Diodore de Sicile, Valère Maxime, pour ne mentionner que les plus connus.

Jules César, lui-même, nous parle à plusieurs reprises, dans sa Guerre des Gaules, des chevaux et des cavaliers qu’il avait fait venir d’Hispanie – à l’époque déjà pacifiée et devenue province romaine – pour prendre place dans les filières romaines.

En Hispanie, surtout en Lusitanie, seront aussi sélectionnés les meilleurs chevaux pour participer aux courses dans les hippodromes de Rome. Les Romains n’oublieront pourtant pas de faire construire aussi des hippodromes dans la Péninsule Ibérique, et des trois hippodromes connus, l’un d’eux se situe en Alentejo (Portugal), et fait partie du complexe des ruines romaines de Mirobriga, un grand centre de courses équestres à l’époque. Malheureusement, ce site exceptionnel se trouve complètement à l’abandon, comme c’est regrettablement très souvent le cas aussi avec d’autres sites archéologiques; les autorités portugaises ont de l’argent à dépenser dans la contruction mégalomane de terrains de football qui serviront de temps en autre, mais laissent tomber en ruines le patrimoine historique et culturel du pays.

Mais, revenons à notre histoire du cheval Lusitano. Il y a quelques années à Torre de Palma, aussi en Alentejo, furent mises à jour les ruines d’une villa romaine de la fin du IIIe siècle, dont une pièce était ornée d’une mosaïque représentant cinq chevaux vainqueurs, connue depuis comme la mosaïque des chevaux. Les images sont très réalistes et l’intérêt de cette découverte réside dans le fait qu’à cette époque l’empereur romain avait presque le monopole des écuries fournissant les chevaux de courses et que seuls les éleveurs de l’Hispanie avaient le droit de commercialiser leurs chevaux dans tout l’Empire, ce qui signifie que de simples particuliers pouvaient en acheter… s’ils en avaient les moyens financiers, évidemment.

La ressemblance des chevaux représentés dans ces images – surtout Inacus (à droite, en bas), Hiberus (à gauche, en haut) et Lenobatis (celui du centre) – avec notre Lusitano des temps modernes ne laisse pas de doutes. Ce seraient-ils illustrés dans l’hippodrome à Mirobriga ou ailleurs? Nous ne le saurons probablement jamais. Par contre, ces chevaux portent la marque de l’éleveur, et si un jour nous arrivons à trouver des renseignements sur ces éleveurs, ceci permettra alors une connaissance plus approfondie sur l’élevage du cheval à cette époque reculée.

Justinus, un historien romain du IIIe siècle de notre ère, mentionne dans son oeuvre Epythome (Livre XLIV) à propos de la Lusitanie et de ses chevaux: « De là (de Lusitanie), en effet, viennent non seulement beaucoup de céréales, mais aussi du vin, du miel et de l’huile d’olive. Leur fer est excellent et leur race de chevaux rapide« . Cet historien romain nous dit aussi que « Pour beaucoup (Lusitaniens), leurs chevaux de guerre et leurs armes sont plus chers que leur sang« . Cette affirmation épouse des descriptions d’autres auteurs classiques qui considéraient le lien entre le cavalier ibérique et son cheval à un tel point particulier que, lorsqu’un cavalier ne pouvait pas emmener avec lui son cheval, il faillait qu’il prenne au moins ses harnais, dans une démontration unique d’attachement.

Dans un autre passage de son oeuvre, Justinus nous laisse aussi une interprétation assez intéressante et réaliste sur la fécondation mythique des juments de la Péninsule Ibérique, dont parlaient les Grecs. Il écrit: « Beaucoup d’auteurs ont dit qu’en Lusitanie, près du fleuve Tagus (le Tage d’aujourd’hui), les juments conçoivent par l’effet du vent; mais de telles histoires ont eu leur origine dans la fécondité des juments et la grande quantité de troupeaux de chevaux, lesquels sont tellement nombreux et rapides, en Galicie et en Lusitanie, que nous pouvons penser, non sans raison, qu’ils sont les fils du vent. »

Virgile (vers 70 à 19 av. J-C), le grand poète latin, avait lui aussi repris le thème des juments qui conçoivent seulement par le vent… (Géorgiques)

Ce serait impossible de mentionner ici toutes les références historiques que les sources classiques nous ont laissées sur les cavaliers ibériques et leurs fameux chevaux, mais il faut encore citer que, parmi celles-ci, il y en a qui décrivent les chevaux ibériques somme « frenati », c’est-à-dire, portant un mors, ce qui n’était apparemment pas d’usage par d’autres peuples cavaliers de l’époque, comme les Numides et les Huns, ces derniers ayant toutefois été les premiers à utiliser les étriers.

Au Ve siècle de notre ère, de nouveaux envahisseurs arrivent à la Péninsule Ibérique. Les Vandales s’installent au sud, dans la région connue dès lors comme Andalucia, d’après certains auteurs; d’autres auteurs considèrent une origine plutôt arabe pour le nom de cette région. Aux Vandales se suivent les Goths. Ces derniers emmènent avec eux leurs lourds chevaux germaniques, sans que cela entraîne une influence importante sur le modèle et les qualités ancestrales du cheval ibérique.

Les choses vont à nouveau bouger, cependant, lorsque les Maures débarquent dans la Péninsule Ibérique au début du VIIIe siècle. C’est une autre faute malheureusement beaucoup trop répandue celle de considérer les envahisseurs maures comme des Arabes. Ils ne l’étaient pas. Pour cette raison, c’est aussi une erreur d’attribuer au cheval portugais, voire espagnol, un lien de parenté avec le pur-sang arabe. Il n’y a pas eu d’apport de sang arabe. Comme l’histoire nous le montre, si des échanges il y en a eus, ils ne pouvaient être qu’avec le cheval barbe.

D’ailleurs, des études génétiques récentes prouvent que les chevaux pur-sang arabes ne partagent pas le même groupe que les pur-sang lusitaniens et andalous. Par contre, ces mêmes études génétiques confirment que le Sorraia est bien un cheval primitif et l’ancêtre du lusitanien et de l’andalou, par conséquent aussi l’ancêtre des chevaux de selle de sang chaud. En plus, ces études génétiques confirment aussi le lien existant entre le Sorraia et le Tarpan, le cheval préhistorique eurasiatique (indo-européen) que l’on considère l’ancêtre direct des chevaux domestiques en général, et dont le dernier spécimen est mort dans un zoo à Moscou en 1875. Les scientifiques cherchent à le récupérer, en utilisant à cet effet le Sorraia et des hibrides polonais.

Revenant aux invasions maures, pourtant, quelques petites réflexions s’imposent aussi. Par les sources historiques, nous savons de l’arrivée à Meralla (aujourd’hui Tarifa en Espagne), en 712, de quatre cents Berbères accompagnés de cent chevaux. Mais quelques décennies plus tard, lors de la bataille de Zakala entre les forces chrétiennes sous Alphonse VI de Léon et Castille et les musulmans de Ibn Tashufin et al-Mutamid, les forces musulmanes disposaient déjà de 30.000 mille chevaux. Nous avons quelques doutes à croire que tous ces chevaux étaient venus d’Afrique. Par contre, il nous semble tout à fait plausible que les Maures, un peuple connaisseur en matière équestre, aient utilisé à leur profit le merveilleux patrimoine que constituait le cheval péninsulaire. D’autant plus que les Maures – comme d’ailleurs pratiquement tous les peuples musulmans – pratiquaient déjà à cette époque une équitation différente de celle des cavaliers européens. Ils montaient à la gineta.

Cette équitation était pratiquée avec des étriers très courts, qui permettaient au cavalier non seulement de mieux garder l’équilibre au combat, mais aussi d’avoir une plus grande mobilité et une disponibilité accrue de mouvements, car la guerre à la gineta n’était plus basée sur la charge brutale contre l’adversaire, comme dans le cas de la guerre à la brida, mais plutôt sur le combat rapproché.

Ce genre d’équitation demandait donc des chevaux vifs et très maniables, des qualités que l’on trouvait aisément chez le cheval péninsulaire.

Les cavaliers chrétiens de l’Hispanie vont rapidement adopter ce type d’équitation. En sont la preuve le tampon du roi Fernando et la sculpture en calcaire, tous les deux représentés ici.

seau équestre du roi Fernando

seau équestre du roi Fernando

sculpture en calcaire

sculpture en calcaire

Avec leurs chevaux péninsulaires, les Portugais vont faire merveille lors des luttes contre les Maures et sûrement contribuer à la conquête des territoires qui, déjà en 1143, formaient le Portugal, devenu ainsi la p3190421-cavaleiro-portugues-mata-mouropremière nation indépendante de l’Europe. La figure à gauche représente une scène de bataille où un cavalier portugais montant à la gineta tue des Maures.

Évidemment, l’équitation à la brida continuera à s’utiliser en paralel, surtout comme cavalerie de choque. Il y a dans la Salle des Batailles du Monastère d’El Escorial une énorme fresque représentant des cavaliers à la brida et d’autres à la gineta lors d’une bataille qui eut lieu en 1431 entre le roi de Castille, Juan II, et le roi maure de Grenade, Mohamed VII.

La période suite à l’indépendance du Portugal marque sûrement un premier clivage dans l’élevage du cheval péninsulaire, élevé d’un côté ou de l’autre de la frontière par des peuples différents.

Le croisement des chevaux péninsulaires avec les chevaux berbères des Maures n’est, pourtant, pas du tout à exclure; il n’est pas à exclure non plus qu’après la reconquête chrétienne, lorsque les Maures sont retournés en Afrique, ils aient emmené avec eux des chevaux ibériques, car ils les appréciaient énormément, comme nous le renseignent certains historiens, dont Tarif ben Kaitia déjà en 711, et tant d’autres comme El Doby, Al Makkari, El Silense, Idacio, Isidore, Tarif Aben Taric, Ben Adhary…

En tout cas, des centaines, voire des milliers de chevaux péninsulaires sont partis avec les Portugais lors des incursions en Afrique du Nord au XVe siècle, et des milliers y sont restés après la terrible bataille d’Alcacer-Quivir, en 1578 (photo), où le jeune roi portugais Sebastião a perdu la vie, événement qui a ainsi marqué l’abandon des possessions portugaises au Maroc.

Le flux de chevaux ibériques vers l’Afrique et de chevaux d’Afrique vers la Péninsule Ibérique pendant les presque huit siècles écoulés entre l’arrivée et le départ définitif des Maures, n’a fait que renforcer les caractéristiques déjà génétiquement très proches des races équines péninsulaires et berbères, ce qui explique l’extraordinaire stabilité du cheval lusitanien.

À partir du XVIIe siècle, le cheval péninsulaire – qu’il soit né d’un côté ou de l’autre de la frontière – est admiré dans toutes les cours de l’Europe, détrônant ainsi le cheval napolitain qui, malgré ayant lui-même beaucoup de sang du cheval péninsulaire, n’en était pas moins un cheval lourd et bâtard, à la suite des croisements pratiqués au Moyen-Âge avec les lourds chevaux du nord de l’Europe.

Le cheval péninsulaire devient de ce fait la monture prisée des rois et des maîtres écuyers de l’époque, et ces quelques noms de cavaliers illustres des XVIIIe ou XIXe siècles suffisent à en témoigner, comme le Marquis de Marialva (photo), dont le nom est indissociable de l’art équestre au Portugal, Monsieur de Nestier, écuyer du roi de France (1753) (photo), le Marquis de Castello-Melhor ou encore Monsieur Manoel Carlos de Andrade.

Parallèlement, les manèges royaux au Portugal et en Espagne créent toutes sortes de spectacles équestres, auxquels le cheval péninsulaire donne un éclat particulier. Parmi ces spectacles, on trouve les « corridas », pour lesquelles l’enthousiasme populaire est de plus en plus grandissant.

Pourtant, les choses vont bientôt changer, surtout en Espagne, oû l’avènement de Phillipe V, d’origine française du côté des Bourbons, entraîne le déclin de l’art de la tauromachie en Espagne. Cette situation n’a aucun impact au Portugal, où la tradition se poursuit. Bien au contraire, je pense que nous pouvons dire que c’est à partir de ce moment que le clivage définitif entre les deux élevages péninsulaires se produit et que le Lusitano deviendra le cheval de selle que nous connaissons aujourd’hui. Les différences entre les races équines lusitanienne et andalouse étant plus accentuées au niveau des aptitudes que de la morphologie ou de la génétique, c’est l’orientation de l’élevage qui va agir sur la séparation.

Le cheval lusitanien, de même que son cousin andalou, était sélectionné depuis des siècles surtout ayant en vue l’art de la tauromachie, pour laquelle il possède des qualités innées. Avec l’abolition de la tauromachie en Espagne, c’était cette composante qui se perdait. L’Espagne avait aussi privilégié pour son pur-sang andalou des allures excessivement relevées dans un but un peu spectaculaire apprécié pour les défilés et les attelages. Au Portugal, par contre, la fonctionnalité fut toujours un point important lors de la sélection du pur-sang lusitanien.

Bien qu’il soit assez pénible à accepter par les gens sensibles (dont moi-même), il faut reconnaître qu’il n’est pas possible de parler du Lusitano sans évoquer la tauromachie, spectacle pour lequel et par lequel les aptitudes ancestrales du pur-sang lusitanien ont été améliorées. La corrida à la portugaise – appelée tourada (photos) – diffère toutefois de sa cousine espagnole par le fait qu’il n’y a pas de mise à mort du taureau dans l’arène, et les cornes de celui-ci sont gainées de cuir. Autant pour l’aficionado de la tourada que pour l’amateur de l’art équestre, la corrida à la portugaise proportionne des démonstrations de virtuosité inégalables dans aucune autre modalité équestre. Elle représente, en plus, une des formes les plus abouties d’entente entre le cheval et l’homme.

Ces éléments assez positifs pouvaient laisser croire que l’élevage du pur-sang lusitanien se portait à merveille, mais avec les guerres napoléoniennes, au début du XIXème siècle, on assiste à un déclin des effectifs de chevaux dans les deux pays ibériques. Au Portugal, l’ancien Haras Royal d’Alter vit des moments désespérés et est sur le point de disparaître: les chevaux sont vendus aux enchères et dispersés. Cette situation désastreuse subsistera jusqu’au XXème siècle, et on doit au Dr Ruy d’Andrade, zootechnicien et lui-même éleveur de pur-sang lusitaniens de la lignée familiale qui porte son nom, le sauvetage du précieux patrimoine génétique que représente la souche d’Alter. D’ailleurs, il faut reconnaiître que si le pur-sang lusitanien en général a pu être sauvé in extremis, il le doit au courageux dévouement et à la persistence des éleveurs privés portugais.

À ajouter à ce tableau tragique dont nous venons de parler, la consécration, au XIXème siècle, de la mode des chevaux arabes et anglais, va encore bouleverser le monde équestre et influencer la vision sportive, qui demandait des chevaux de plus en plus rapides, donc à fort rendement financier, modalité pour laquelle les chevaux arabes et leurs croisements étaient les préférés. D’ailleurs, le goût des courses en Angleterre avait commencé, d’après les sources historiques, déjà au XIIème siècle, lorsque Richard Coeur de Lion avait ramené, au retour de la IIIe croisade, deux chevaux orientaux, qui faisaient partie du butin pris à Chypre, et la première course dont parlent les chroniqueurs Sir Bevis et Metrical Romance eut donc lieu sous son règne.

Cette anglomanie met en péril la survie des chevaux hispaniques. Des valeurs comme l’élégance, la grâce, la légèreté ou la souplesse étaient passées au dernier rang. Cette crise durera plus d’un siècle, jusqu’à ce que le monde sportif équestre trouve sa diversification et l’art équestre éprouve sa revalorisation. Pour la réussite de ce dernier défi, fut notable la contribution de Maître Nuno de Oliveira, l’un des plus grands écuyers du XXème siècle, dont nous parlerons plus loin.

Par ailleurs, les inovations tecnologiques introduites entre-temps dans le domaine militaire sonnent le glas pour le cheval de guerre dans pratiquement toute l’Europe. Son usage se poursuivra, pourtant, encore jusqu’au XXème siècle au Portugal; il fut utilisé pour la dernière fois lors de la guerre en Angola, dans les années 60, début 70. Avec la fin de la cavalerie militaire, donc, une longue étape dans la vie de l’équitation s’achève aussi. Il ne faut pas oublier, par exemple, que depuis l’incorporation, en 1912, de cette modalité aux Jeux Olympiques de l’ère moderne, à trois exceptions près, toutes les médailles d’or étaient remportées par des militaires et ceci jusqu’en 1948.

Heureusement les mentalités changent avec le temps, et la raison finit par faire comprendre que le plaisir de l’art équestre peut se jouer aussi sur d’autres tableaux. L’équitation est un art avec une palette haute en couleurs et diversifiée. Ainsi, le dressage de haute compétition évolue, l’équitation de travail gagne du terrain, l’attelage devient tendance, l’équitation de loisir et de sport fait battre les coeurs.

L’équitation au Portugal déploie de multiples facettes, l’évolution demeure constante, influencée par l’équitation sportive, mais en conservant ses traditions, caractérisées par une fonctionnalité et une esthétique extrêmes. C’est dans le contexte de la valorisation de l’art équestre que nous devons situer l’oeuvre de Maître Nuno Oliveira (photo), ce talentueux écuyer portugais qui s’efforça, avec un enthousiasme impérissable, de « faire passer » son savoir, fruit d’une grande connaissance de la tradition équestre latine, d’un travail constant et surtout d’un talent exceptionnel. Il fut, sans conteste, l’un des plus grands écuyers du XXème siècle. De ses chevaux les plus emblématiques, on se souvient de Beau Geste (celui de la photo), Euclides ou encore Ansioso, ce dernier ayant été d’une brillance inimitable, malgré sa petite taille.

Nous avons vu au début de cet exposé qu’il serait question très souvent de la dénomination cheval ibérique ou péninsulaire, et même andalou ou espagnol. Il faut revenir sur ce point pour pouvoir comprendre que, si le cheval lusitanien est historiquement connu sous ces quelques dénominations incorrectes, ceci est surtout dû à la faute grave des Portugais qui ne se sont jamais souciés de certains détails de précision historique – pourtant extrêmement importants. Par ailleurs, les mauvaises traductions du mot Hispanie en Espagne, parfois même à des époques encore antérieures à la formation de l’Espagne comme nation indépendante, sont aussi responsables en partie de cette situation qui, très souvant, conduit à des confusions, voire des impasses.

Il serait difficile à croire que le Portugal, déjà et en tant que pays chrétien, irait acheter ses chevaux en Andalousie à des époques où cette région était encore aux mains des Maures, car comme nous le savons l’Espagne n’existe comme pays unifié et indépendant que depuis 1492. Il n’est pas envisageable non plus que les « genets d’Espagne » utilisés par beaucoup de cavaliers et rois chrétiens, dont Richard Coeur de Lion (1157-1199), étaient d’origine andalouse, par les mêmes raisons que nous venons de voir.

Situation pareille se présente lorsque l’on parle du pur-sang anglais, connu comme étant le produit du croisement des étalons arabes ou nord-africains – dont les plus connus sont le Darley Arabian et le Godolfin Barb – avec des juments « andalouses ». Cela fait des siècles que l’on cherche en vain à savoir exactement quelles étaient ces « royal mares » (juments royales) et l’on failli continuer à le chercher encore longtemps sans le trouver, parce que l’on ne trouve jamais une chose si on ne la cherche pas à la bonne place. Il serait plus logique de penser que les juments auraient été achetées au Portugal, car la cour d’Angleterre entretenait des rapports commerciaux et politiques plus étroits avec le Portugal qu’avec l’Espagne. D’ailleurs, Charles II, un des souverains anglais qui a joué un rôle majeur dans l’établissement de l’art équestre dans son pays, était marié à une princesse portugaise, Catarina de Bragance.

Ayant éclairci ces points, que je considère d’une énorme importance pour l’histoire du pur-sang lusitanien et pour sa place dans l’histoire, revenos au Haras Royal. Créé en 1748 par le roi João V, le haras fut installé dans le village d’Alter, duquel il prit plus tard le nom. Le roi José I poursuivit l’oeuvre de son père et il est à jamais célébré avec son cheval lusitanien « Gentil », dans la statue équestre érigée à la Place du Commerce, à Lisbonne.

Le Haras Royal (ou Haras d’Alter) fournissait les pur-sang lusitaniens utilisés par les écuyers de la « Picaria Real », c’est-à-dire du Manège Royal, l’académie de la cour portugaise, créée aussi au XVIIIème siècle. Le Manège Royal fut éteint en 1807, au début des invasions napoléoniennes au Portugal, comme nous l’avons déjà vu; mais heureusement ses traditions et enseignements n’ont pas été perdus – surtout grâce à la tauromachie. Après les vicissitudes tragiques qui l’ont marqué et son sauvetage par les mains du Dr. Ruy d’Andrade, le Haras d’Alter a récupéré son prestige, et ses étalons sont les seuls utilisés par l’École Portugaise d’Art Équestre.

L’École Portugaise d’Art Équestre fut créée récemment, en 1969, elle est pourtant dépositaire d’une riche tradition équestre commencée avec le Manège Royal, dont elle a su récupérer les costumes et les harnais de l’époque, ainsi que le travail académique, exécuté selon les principes de l’art équestre classique (photos). Les écuries sont provisoirement situées dans les communs du Palais de Queluz, à une quinzaine de kilomètres de Lisbonne, mais malgré les projets visant à réinstaller cette prestigieuse académie dans l’ancien Palais de Belém (où se trouve aujourd’hui le musée des carrosses), rien de sérieux ne fut encore entrepris. Les spectacles publics ont lieu de mai à octobre, tous les mercredis à 11 heures du matin, dans les jardins du Palais de Queluz.

Lors de certains spectales par l’École Portugaise d’Art Équestre, les écuyers portent l’habit du XVIIIème siècle, Inspiré par le Marquis de Marialva, grand cavalier de la cour portugaise, qui a aussi marqué à jamais l’art de l’équitation au Portugal, cet habit est composé d’une culote en daim crème et de hautes chaussettes blanches, portées avec des guêtres de cuir noir. La veste, longue, est rouge à col noir et bordée d’un galon noir et doré. Le gilet est crème, à petits boutons dorés, et le tricorne noir, sans plumes.

Et une fois que nous sommes dans les tenues de l’équitation portugaise, l’habit des cavaliers de la corrida à la portugaise remonte lui aussi à l’époque du Marquis de Marialva, mais il est beaucoup plus chatoyant que celui de l’école de Queluz dont nous venons de parler. Les tissus utilisés sont le velours ou la soie, dans toutes les couleurs voulues, avec de riches broderies en or et un jabot et des parements de dentelle. La culotte est blanche et se porte avec des bas blancs allant jusqu’au dessus du genou. Les bottes sont noires. Le tricorne est aussi noir, mais orné de plumes.

D’autres tenues typiques de l’équitation portugaise sont le costume de campagne et la tenue de campino, et il ne faut pas confondre les deux.

La tenue de campagne est une tenue très élégante portée par les cavaliers lors de concours et d’autres manifestations équestres, dont la Foire de Golegã – ou Foire Internationale du Cheval Pur-Sang Lusitanien – est la plus importante au Portugal et la mieux connue hors de ses frontières. La tenue se compose d’un pantalon noir ou gris et d’une veste courte, normalement noire, mais pouvant aussi être beige, grise ou marron, d’après la couleur plus assortie à la culotte. Il est d’usage de laisser la veste ourverte, d’ailleurs.

Le campino étant le paysan des plaines de Ribatejo et d’Alentejo, sa tenue est donc utilitaire et faite de tissues grossiers. Elle est composée d’une chemise blanche, d’un gilet rouge très caractéristique – le colete de campino –, et d’un pantalon noir porté avec des chaussettes blanches et des chaussures noires, le tout complété par un bonnet vert, aussi très typique de ce personnage qui ne passe pas inapperçu lorsque nous parcourons les vastes plaines portugaises.

Pour ce qui est de la tenue naturelle des pur-sang lusitaniens, ceux-ci sont beaucoup plus sobres et moins restrictifs que les cavaliers qui les utilisent. La robe du pur-sang lusitanien accepte toutes les couleurs, à l’exception des chevaux de souche Alter, lorsqu’ils se destinent à être utilisés par l’École Portugaise d’Art Équestre. Dans cette institution la robe des chevaux présente toujours la couleur bai, pour des raisons d’uniformité du spectacle. Encore en ce qui touche à la robe du Lusitanien, il n’est pas rare que des exemplaires présentent aussi quelques marques considérées primitives, comme la dite « raie de mulet », ce qui est pourtant un signe de sa vraie origine portugaise ancestrale issue du Sorraia. George Hamilton, un grand amateur du cheval ibérique au XVIIIème siècle, nous laisse dans ce tableau un apperçu des robes du pur-sang lusitanien de son époque.

Comme nous l’avons compris, le pur-sang lusitanien est un cheval aux aptitudes équestres variées, ce qui s’explique par son parcours, vieux de plus de 5.000 ans. Il fut cheval de guerre et de chasse; mais il fut aussi le compagnon quotidien des gardiens de troupeaux des plaines du Tejo et de l’Alentejo, où il est encore de nos jours utilisé par les campinos pour garder les tauraux sauvages, desquels il est aussi indissociable.

Depuis l’aurore de l’histoire de la Lusitanie jusqu’à nos jours, le pur-sang lusitanien – soit dans sa forme ancestrale, soit dans sa modernité – partage le quotidien du peuple portugais, lequel il a conquis par ses qualités et auquel il a proportionné des moments glorieux. Par son tempérament extraordinaire, le pur-sang lusitanien ne laisse personne indifférent. Par son aptitude au rassembler, il a conquis depuis des siècles les passionnés de l’Art Équestre. Par sa puissance et son sens aigu de l’anticipation il a conquis les cavaliers de dressage de compétition ou d’attelage. Par son intelligence et son équilibre il est l’allié incontournable et le compagnon attachant des artistes de spectacle. Le Lusitanien excelle aussi dans l’équitation de loisir et les sports équestres. Et si toutes ces qualités ne suffisaient pas pour faire de lui un cheval exceptionnel, il nous épate encore par sa frugalité et sa rusticité, source d’économie.

Le Lusitanien actuel est issu de quatre lignées principales, deux haras privés (Veiga et Andrade) et deux haras sous la responsbilité du gouvernement portugais (Coudelaria Nacional et Coudelaria Alter). Chez Alter et Andrade, on retrouve des lignées d’origine espagnole. La lignée Veiga est l’une des plus prisées, celle qui donne le plus d’espèce et de mobilité; pour certains éleveurs cette lignée est jugée indispensable, surtout pour les professionnels de tauromachie. Mais comme pour toute chose dans la vie, il y a plusieurs autres facteurs qui jouent dans la production d’un pur-sang lusitanien de haute qualité.

La complémentarité de la souche Veiga avec celle d’Andrade s’est révélée excellente et a donné des chevaux remarquables comme Novilheiro, le presque mythique cheval du grand champion olympique John Whitaker (photo).

Autres exemples aussi prestigieux de lignées variés sont Neptuno et Opus 72, celui-ci d’ailleurs frère de Novilheiro parce que tous les deux fils de la jument Guerrita, de la lignée Veiga. Nirvana, le Lusitanien de l’élevage Interagro au Brésil, (photo).

En attelage de haut niveau, le pur-sang lusitanien a aussi montré ses capacités lorsque le Belge Félix Marie Brasseur (photo) se consacra champion mondial d’attelage aux Jeux Équestres de 2006, en Alemagne, avec Odoroso, Quijote, Orpheu et Túlipa.

La liste des chevaux vedettes serait longue, car, de Orphée, qui a atteint le niveau olympique par les mains de Catherine Durand (photo), championne pour l’équipe de France, à Impacto, le vainqueur de la Coupe du Monde en Attelage 2006 par les mains du Belge A. Herman (photo), en passant par Guizo, monté par le cavalier espagnol Juan Antonio Jimenez, Ripado, monté par Carlos Pinto en championnat du monde, Mulato, monté par David Duarte Oliveira (photo), vainqueur dans l’épreuve de maniabilité en dressage au IIème championnat du Monde d’Équitation de Travail, qui eut lieu en 2006 à Lisbonne, et Garoto, cheval de dressage classique, tous les pur-sang lusitaniens ont ce quelque chose de particulier qui nous fait toujours aller plus loin et découvrir de nouvelles expériences que nous n’avions pas encore soupçonnées dans l’art équestre.

Il existe à présent environ 350 éleveurs de pur-sang lusitanien au Portugal, mais seulement une cinquentaine d’entre eux produit des sujets de haut gabarit. Les éleveurs du Lusitanien sont représentés au Portugal par l’Association Portugaise du Pur-Sang Lusitanien, qui assure aussi le maintien du Livre Généalogique sous la supevision du Ministère de l’Agriculture.

Le Livre Généalogique du pur-sang lusitanien a été ouvert en 1967, mais se trouve aujourd’hui fermé, n’admettant donc plus aucune inscription à titre initial.

En dehors du Portugal, l’élevage du pur-sang lusitanien est aussi en pleine progression. Au premier rang nous trouvons le Brésil, pays de tradition portugaise, qui produit beaucoup de Lusitaniens de haut gabarit. En Europe, c’est surtout en Belgique que le Lusitanien est le mieux représenté; les amateurs de dressage académique et d’attelage y sont nombreux et avertis, comme nous avons pu le constater par la liste de chevaux vainqueurs conduits par des Belges. Le pur-sang lusitanien est aussi élevé en Grande-Bretagne, en Suisse, Allemagne, France, Italie, aux Pays-Bas, au Mexique et j’en passe.

De par son histoire plusieurs fois millénaire, le cheval ibérique fut l’améliorateur de toutes les races équines, surtout avant la mode du pur-sang anglais. La presque totalité des races équines possède, à un degré ou un autre, du sang ibérique. Pourtant, du fait des plus longues relations extérieures du Portugal avec les autres pays d’Europe, nous pouvons dire que l’influence du Lusitanien fut au moins aussi importante, sinon plus, que celle du cheval espagnol. Et elle fut encore plus loin qu’on ne le pense, car tous les chevaux de l’Amérique du Nord et de l’Amérique latine sont issus de chevaux ibériques. De l’Appaloosa au Quarter horse, en passant par le Criollo et le Paint horse, ils ont tous du sangue ibérique, parfois même ancestrale, car issus en ligne droite du Sorraia. Ceci fut déjà confirmé par des analyses génétiques.

En effet, une fois encore contrairement à ce qui se trouve malheureusement écrit dans la plupart des livres d’Histoire, les chevaux que Christophe Colomb emmena au Nouveau Monde n’étaient pas des chevaux andalous, mais de petits chevaux Sorraia. C’est vrai que Colomb les avait payés comme étant des chevaux andalous de haut gabarit; il les avait encore inspectionnés avant de les faire embarquer, mais à la dernière minute quelqu’un a fait la blague de les exchanger contre de petits chevaux de Sorraia. Au lieu de perte, ce fut un avantage, car ces chevaux rustiques et résistants ont pu survivre dans des conditions où d’autres auraient probablement péri.

Il ne serait pas logique de parler d’art équestre sans mentionner les traités d’équitation qui le concernent. Les tous premiers dont nous avons connaissance sont ceux des Grecs Simon (de 424 av. J-C) et Xénophon (vers 371 av. J-C). Le premier traité d’art équestre de l’ère chrétienne – et sans aucun doute le premier apparu depuis celui de Xénophon est le « Livre de l’Enseignement pour Bien Monter à Cheval sur Toutes les Selles », écrit en 1434 par le roi portugais, Duarte, frère du fameux prince Henri le Navigateur. Étrangement, pourtant, lorsque plus d’un siècle plus tard, en 1550, le français Grisone a rédigé son traité, aucune référence n’est faite à l’oeuvre du roi Duarte. Le même silence se remarque dans tous les traités suivants. Il sera « découvert » en 1820 après que le portugais Carlos Manoel de Andrade ait publié en 1790 le livre « L’umière de l’art libéral et noble de la cavalerie » (Luz da Liberal e Nobre Arte da Cavalaria). Encore une autre énigme de l’Histoire…

Parlons maintenant du modèle idéal à la base du pur-sang lusitanien, qui présente une très grande harmonie, avec un ensemble aux lignes arrondies, et dont la noblesse de l’attitude et la douceur du regard ne le laissent pas confondre avec aucun autre. On dit normalement que sa sillouette peut s’inscrire dans un carré. Sa taille idéale est de 1,55 m pour les femmelles et 1,60 m pour les mâles. Il pèse environ 500 kg (mais les femmelles un peu moins). Pour sa robe, les couleurs les plus fréquentes sont le gris et le marron, mais, comme nous avons vu, toutes les couleurs sont acceptées. Le tête est bien proportionnée, de longueur moyenne, fine, sèche, et au fameux profil subconvexe, avec un front légèrement bombé.

Le cheval pur-sang lusitanien, avec ses qualités d’équilibre et de vaillance, sa générosité, sa docilité, sa mobilité et… j’en passe, est en totale concordance avec le monde équestre actuel. Ce cheval ancestral, qui le long des siècles a été amélioré par sélection – jamais par croisement avec d’autres races – sut courageusement conquérir le coeur des amateurs et des professionnels de l’art équestre du XXIème siècle. Il reprend la place de cheval vainqueur qui fut la sienne pendant des siècles, voire des millénaires auparavant. Que l’on veille le considérer un cheval baroque ou un cheval moderne, c’est à l’utilisateur de choisir. Le Lusitanien est au-dessus de ces questions.

Parmi les événements équestres qui ont lieu au Portugal pour la promotion du pur-sang lusitanien, mais aussi, d’une certane façon, en son honneur, la Foire de Golegã. est la plus importante et la mieux connue hors des frontières nationales. La prochaine édition de cet évènement aura lieu du 2 au 11 novembre prochain.

En dehors de la Foire de Golegã, d’autres événements équestres de rénomée mondial se produisent aussi au Portugal, notamment le Festival International du Cheval Lusitanien, qui a lieu à Lisbonne tous les ans au mois de juin. Ce festival présente une opportunité majeure pour des éleveurs et des aficionados venus de tous les coins du globe.

Je ne voulais pas terminer sans laisser mon témoignage à un cavalier portugais qui a marqué ma jeunesse: Pimenta da Gama, un militaire portugais dont la carrière équestre lui valut de nombreux prix.

Et je termine, vous laissant encore admirer quelques exemplaires en pleine liberté dans les vastes prairies portugaises.

cavalos-lezirias

Dulce Rodrigues

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Responses

  1. Bonjour,
    je cherche un fabricant de manège au Portugal qui ne nécessite pas de permis de construire. Auriez-vous, s’il vous plait, une entreprise à me recommander.
    Merci d’avance.
    I. DE ROO
    isabelle.de.roo@numericable.fr

    • Excusez-moi de cette réponse tardive. Le temps passe vite et on oublie parfois ce qui n’est pas urgent et immédiat. Je ne connais malheureusement personne correspondant à votre demande. Je vous souhaite beaucoup de bonheur et santé en 2014.

  2. bonjour. Je suis une passionnée de chevaux lusitaniens et j’en ai eu deux dans ma vie. Je suis monitrice et équithérapeute et je fais partie d’une association qui a pour but de collecter des fonds pour les reverser intégralement à la mise à cheval de personnes porteuses de handicaps. Avec mon cheval lusitanien je faisais des spectacles au bénéfice de cette association mais maintenant que mon cheval est mort je ne peux plus les aider. Je n’ai malheureusement pas les moyen de m’en acheter un autre car je ne trouve pas de cheval lusi a vendre dans mes moyens. Je cherche donc un cheval de réforme de spectacle ou de concours a prix modeste. Je n’ai aucune idée de l’endroit ou je dois chercher c’est pourquoi je vous demande votre aide. Merci à vous tous car toutes les bonnes volontés sont les bienvenues. A bientot à vous lire je l’espère.

    • Bonjour, je réponds directement par email à votre question, j’espère que le renseignement vous aidera. Meilleures salutations.


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